T.024 – L’instant présent

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Je suis allongée sur mon lit, réveillée depuis l’aurore. Mon esprit vagabonde, mes pensées se promènent dans le temps. Je pense au jour qui se lève, à tout ce que j’ai à faire, je pense à hier et à tout ce que j’ai fait. Je pense à avant, à l’année dernière, je pense à dans dix ans. Je pense à ma jeunesse, je pense à ma vieillesse. Je pense à tout à l’heure, je pense à dans quelques mois. Je pense à mon enfance, je pense à mes nombreuses vies, moi qui ai recommencé tant de fois à zéro.

Mon esprit n’a cesse de voyager dans le temps : c’est inconscient, et si Dieu ne m’avait rappelé à l’ordre, je ne m’en serais même pas rendue compte. Il suffit bien souvent d’un minime stimuli tel qu’une odeur, un visage dont les traits paraissent familiers, le goût de quelque chose, ou une simple sensation… Et rien que cela suffit pour partir en voyage dans sa tête, ayant milles époques comme destinations, et plus nous vieillissons, plus la croisière est longue ; qui sait combien de temps nous passons à sillonner dans les couloirs du temps, par le biais de notre mémoire et de notre imagination !

Mais soudain, quelque chose m’arrête : mes chats s’installent confortablement sur mon ventre et sur ma poitrine, je sens tout leur poids et leur chaleur se poser sur moi. Ils s’installent et ronronnent. Quelle douceur ! Quel agréable moment ! Le chat le plus âgé se met à lécher le chaton, comme le faisait sa mère autrefois. C’est incroyable, car depuis des mois que nous l’avons, cela ne s’est encore jamais produit : le gros chat d’ordinaire rejette le petit, il ne l’apprécie guère et ils se battent chaque jour, à mon grand désespoir. Mais là, j’assiste à une scène d’une grande tendresse et ce moment me réchauffe le cœur.

Cette scène improbable m’interpelle, bien sûr, et je me dis « vraiment, rien n’est impossible », mais surtout ce qui m’interpelle, c’est d’avoir été brusquement – où devrais-je dire en douceur – interrompue dans mon voyage intérieur : c’est comme une grosse main qui m’aurait saisie pour me sortir du vagabondage et me ramener dans le présent, là où je ne suis presque jamais. Je sens les sept kilos sur mon ventre, je sens le contact de la douce fourrure et la chaleur si agréable, j’entends et je sens la vibration des ronronnements, je les vois dans leur tendresse réciproque. Tout est là, si réel, si concret, qui me dit : « Arrête d’être ailleurs, soit ici, maintenant ! ».

Pourquoi les animaux ont-ils cette capacité innée de vivre dans le présent, et pas les humains ? Bien sûr, la norme, c’est de penser l’inverse : nous sommes plus évolués qu’eux, car nous pouvons nous projeter dans le temps, tandis qu’eux sont confinés dans le présent sans avoir conscience du temps qui passe. Mais je vois les choses autrement. Ceux qui sont confinés, emprisonnés, ce sont les hommes et non les animaux ! Car nous n’avons cesse de fuir la réalité qui nous entoure en passant notre temps à ressasser le passé et à nous inquiéter pour l’avenir. Même ceux qui ne s’inquiètent pas sont emprisonnés sans le savoir : ils forment des projets et pensent sans arrêt à tout ce qui les attend, mais ils ne sont maîtres de rien. Mais surtout, nous manquons tous l’immense chance de saisir l’instant qui nous est offert de vivre dans toute sa beauté et sa fraicheur : l’instant présent. Et c’est pourtant dans cet instant si précieux que Dieu nous appelle à Sa rencontre.

Les animaux sont capables de vivre dans le présent, et pour cela nous devrions prendre exemple sur eux. Ils savourent chaque moment de leur vie, sans en perdre une miette. Ils ne courent pas se réfugier dans les chimères du « peut-être », du « j’espère » ou du « j’avais ». Ils ne pensent pas à ce qu’ils ont perdu ou à ce qu’ils aimeraient avoir un jour. Ils vivent, simplement. Pourquoi nous, qui sommes si évolués, ne sommes-nous pas capables de vivre dans le présent, intensément, comme il est possible de le faire, sans fuir et sans rien gâcher ?

L’instant présent est un cadeau que Dieu nous offre et qu’Il renouvelle, comme un calendrier de l’avent où l’on ouvre chaque jour une fenêtre, sauf qu’avec Dieu, c’est chaque minute qu’Il en ouvre une : et chaque minute est un cadeau du Ciel. Oui, le Ciel est pour nous un immense calendrier de l’avent avec des millions de fenêtres, et Dieu les ouvre une à une et déverse sur nous des joies et des bénédictions dont nous n’avons même pas conscience…

Quand je réalise à quel point j’ignore cela dans ma vie quotidienne, à quel point j’ignore les petits cadeaux de Dieu, je me mets à pleurer, car j’ai honte. Honte de ne pas être capable de les voir, ni de les ouvrir. Honte de préférer vagabonder dans le temps, à la recherche de je ne sais quoi, qui ne me procure aucune satisfaction véritable. Et le temps passe, et la vie passe, et l’être humain fuit le temps et la vie.

Oui, il suffit d’un instant, d’une scène à priori ordinaire dans l’intimité de ma chambre, pour prendre conscience de tout cela et répondre à la voix qui me dit : « Viens dans le présent, viens me rejoindre là où tu es sensée vivre ! ». Oui, je veux rejoindre mon Dieu dans la dimension merveilleuse qu’Il a créée pour moi, là où il m’est donné de vivre, de percevoir, de comprendre, de réagir, d’aimer, de contempler et de ressentir le bonheur.

Souvent, nous avons besoin de l’autre pour saisir l’instant présent : l’interaction nous offre l’occasion d’être là et non ailleurs. Si je suis seule, même mes chats constituent pour moi cet autre qui est capable de me sortir de la solitude de cette errance permanente dans le passé ou le futur. Parfois, la beauté d’un paysage grandiose qui m’entoure constitue aussi quelque chose de bien vivant qui me saisit et m’arrache aux turpitudes du temps.

Jésus Lui-même nous le dit : « Ne soyez donc point en souci pour le lendemain ; car le lendemain prendra soin de ce qui le regarde ; à chaque jour suffit sa peine » (Mathieu 6:34).

Plus le temps passe et plus l’humanité devient incapable de suivre cette directive. La société moderne, qui a inventé le four micro-ondes, les trains à grande vitesse et l’internet, n’a cesse de vouloir réduire le temps afin de mieux le contrôler. Mais on ne peut pas contrôler le temps et à force de vouloir le réduire, on passe à côté de la vie. Souvent, pour gagner du temps, on finit par en perdre : on invente tout un tas de stratagèmes pour soi-disant économiser du temps, mais au final, si on comptait toutes les heures qui s’accumulent à se perdre dans ces stratagèmes et nouvelles techniques, on est forcé de constater l’ampleur de l’absurdité humaine.

Qui peut prétendre vivre vraiment, sans se soucier du temps qui passe ? Qui peut prétendre être capable de vivre le moment présent comme il faudrait le vivre : intensément et consciemment, avec la sagesse qu’apporte le passé et le regard dirigé vers l’avenir, mais sans se perdre ni dans l’un, ni dans l’autre ? Qui parvient réellement à remettre tout – passé et futur – entre les mains de Dieu, qui a créé le temps, et à jouir parfaitement du présent comme d’un cadeau qui lui est offert ?

« Mes temps sont en ta main » (Psaume 31:16).

« Tous sont assujettis au temps et aux circonstances. Car l’homme ne connaît pas même son temps » (Ecclésiaste 9:11-12).

« Mais Dieu est mon Roi de tout temps, lui qui opère des délivrances au milieu de la terre » (Psaume 74:12).

Ainsi, je vous invite, mes frères et mes sœurs, à prendre conscience de l’offre qui nous est donnée, et de sortir de notre prison et de nos errances intérieures pour nous ouvrir à la réalité du moment avec lequel Dieu, dans Son immense bonté, souhaite nous enrichir et nous rencontrer. Pour ceux qui voient le temps qui passe comme un fardeau, parce qu’ils sont soumis à de longues épreuves, que Dieu vous offre de changer de perspective : qu’il vous montre toutes les petites fenêtres du grand calendrier céleste !

Ne tombons pas non plus dans une mentalité propre au monde, qui est celle de consommer la vie comme on consomme des produits industriels, car ce n’est pas à cela que Dieu nous appelle. Il ne faut pas confondre « vivre dans le présent » et « consommer le présent ». La vie n’est pas consommation, elle est surtout contemplation, méditation, amour et action.

Et pour ce qui est de notre inquiétude, pensons que Dieu est hors du temps. Il en est le Maître et rien ne Lui échappe. Il opère et accomplit chaque dessein au bon moment, et Lui seul en est le Juge puisqu’Il connaît toutes choses. Remettons-Lui simplement nos attentes et le temps paraîtra moins long. Demandons-Lui surtout la faculté, comme l’ont tous les animaux qu’Il a créés, de vivre… dans le présent.

« A toute chose sa saison, et à toute affaire sous les cieux, son temps. Il y a un temps pour naître, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui est planté ; un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour démolir, et un temps pour bâtir ; un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter, et un temps pour sauter de joie. Un temps pour jeter des pierres, et un temps pour les ramasser ; un temps pour embrasser, et un temps pour s’éloigner des embrassements ; un temps pour chercher, et un temps pour laisser perdre ; un temps pour conserver, et un temps pour jeter ; un temps pour déchirer, et un temps pour coudre ; un temps pour se taire, et un temps pour parler ; un temps pour aimer, et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix » (Ecclésiaste 3:1-8).

Soyez bénis,

Anne-Gaëlle

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